Georges Contogeorgis, La Démocratie comme liberté

Traduction grecque : Ελληνικά → https://contogeorgis.gr/vivliokritiki-giorgos-kontogiorgis-i-dimokratia-os-eleftheria-dimokratia-antiprosopefsi-kai-monarchia/

Georges Contogeorgis est sans nul doute un universitaire resté fidèle à, la définition fondatrice de l’institution académique : une organisation fondée sur la production de valeurs et de savoirs considérés comme centrale pour la société. Son œuvre, fort dense s’agence autour de la notion de « cosmosystème anthropocentrique » par lequel il a déconstruit les catégories les plus solides de la philosophie politique concernant la liberté, l’identité, l’individualité, la solidarité ; en bref, tout ce qui fait société et permet de la penser dans des représentations et des systèmes perfectionnés en Occident, depuis les Lumières.

Ce travail est considérable. La définition du concept-clef de «Cosmosystème» se déploie en six volumes 1. Sur la base de ce concept, il distingue la cosmohistoire par sa nature, en despotique et anthropocentrique. Il examine en particulier le cosmosystème anthropocentrique qu’il l’envisage comme une unité englobant l’ensemble du monde grec depuis ses débuts jusqu’au XIXe siècle et à la modernité, et procède au décryptage de sa biologie évolutive: la période grecque apporte un parcours complet en deux temps : « statocentrique » et « œcuménique » dans lesquels l’intégration progressive de l’homme social se déroule de la liberté individuelle à la liberté sociale et politique, de la monarchie élective à la représentation et à la démocratie. Contogeorgis prouve que la démocratie ne s’arrête pas au IVe siècle comme on le pense. Elle fut, comme la cité, la constante du monde grec jusqu’aux confins du XXe siècle et même depuis le début de l’ère byzantine sans esclavage. La modernité est une phase organique du cosmosystème anthropocentrique qui caractérise la transition de la petite échelle de la cité à la grande échelle de l›État-nation. Mais qui s›apprêtait à reprendre son parcours anthropocentrique à partir de son point de départ féodal. En raison de sa contribution au projet de gnoséologie cosmosystémique mais aussi de son intervention dans les affaires scientifiques et politiques de la Grèce 2, il s’est imposé comme une figure incontournable et majeure de la scène intellectuelle athénienne, mais pas seulement. Il a été invité par de nombreuses universités de par le monde, et plusieurs de ses ouvrages ont été traduits en diverses langues. Il a beaucoup publié en français 3.

L’œuvre qu’il présente aujourd’hui est une belle synthèse de cette vie de recherche, organisée autour d’une conceptualisation radicale, appliquée à une lecture de la modernité et de ses catégories systémiques qui sont autant d’apories.

Cet ouvrage affiche l’ambition de jeter les bases d’une nouvelle science sociale à partir d’une reconstruction de concepts et de leur histoire, écrasés ou dénaturés par le cheminement de la pensée occidentale à partir des Lumières. Si celles-ci ont mobilisé des catégories de l’époque grecque classique (avec la démocratie au centre), c’est au prix d’une déconstitution de la nature cosmosystémique du monde hellénique à deux niveaux : celui de sa biologie anthropocentrique ininterrompue et celui des concepts inventés pour définir les phénomènes qu’il a vécu dans son évolution des origines jusqu’aux temps modernes. C’est en vertu de cette méthode que l’auteur révèle la confusion conceptuelle qui règne aujourd’hui encore : il met en évidence les différences fondamentales entre liberté et droit, liberté individuelle, sociale et politique ou bien entre monarchie élective, représentation et démocratie.

Or le monde grec étant singulièrement anthropocentrique. Il a fait de l’homme le centre du monde, projetant la liberté comme mesure axiomatique de sa biologie évolutive : de l’individuel au global, de la cité à la « cosmopolis œcuménique ».

Il faut donc revenir impérativement à ce que fut ce cosmosystème grec, et pas seulement pour le connaître de manière archéologique ou érudite, à la manière des « hellénistes » qui prirent une grande part à ces représentations savantes à partir du Philhéllénisme à la fin du XIX° siècle et jusqu’à aujourd’hui 4.

Contogeorgis pense que cette glorification d’un passé perdu est peut-être pire que l’oubli. Car l’anthropocentrisme hellénique a fixé des traits irréductibles à l’histoire de l’anthropocentrisme dans la grande échelle et de la formation de l’Etat en Occident. Il est à lui seul capable de rendre compte du passage entre « antiquité » et « modernité » que Byzance incarna à côté et à part du Moyen-Age féodal, ce qui règle déjà la question de l’État œcuménique inconnu à nos jours qui est la cosmopolis/le cosmo-État.

Ainsi, c’est sur un coup de force épistémologique que reposerait le passage du despotisme à la démocratie, vu par et pour l’époque moderne. Il se paye au prix de l’oubli de ce que fut la biologie anthropocentrique\évolutive propres à la Grèce classique.

La première partie de l’ouvrage de Contogeorgis est consacrée à l’exposé de ces caractères. Il s’agit de définir les rapports qu’entretient la politique à la propriété, la liberté, l’égalité, la justice, le pouvoir et au-delà. Et finalement, de comprendre comment la démocratie fut le stade supérieur de la promesse anthropocentrique.

D’où il ressort que la politique est absorbée entièrement par le corps social qui assume donc la compétence politique universelle. « Cela veut dire que la condition préalable de la démocratie est que le système politique soit retiré à l’État et rattaché au corps social. C’est la société qui est investie du système politique au lieu de l’État » (p. 20).

Il en découle une complète reconsidération des formalisations opérées par les sciences sociales. Par exemple en droit constitutionnel, le système politique de la monarchie élective est à la fois représentatif et démocratique : sa typologie est basée sur les agencements délimités étroitement par le pouvoir légitime (présidentiel, parlementaire, primo-ministériel, etc.). Ces classifications empêchent une pensée qu’autorise pourtant le cosmosystème grec sur la nature, la finalité, les valeurs de tous les systèmes politiques repérés par le droit constitutionnel. C’est une approche qui n’est pas sans conséquence puisqu’elle traite notre temps de manière statique, comme s’il n’était pas destiné à évoluer dans le champ des valeurs, économiques, sociales et politiques.

La deuxième partie s’attache à mieux connaître les conditions de la naissance et du parcours de la monarchie, de la représentation et de la démocratie. La petite échelle de la cité, à laquelle ces phénomènes apparaissent pour la première fois, est souvent considérée comme disqualifiante de leur valeur heuristique. Bien au contraire, cette échelle est une ressource pour analyser la résilience du cosmosystème hellénique durant deux millénaires et demi, jusqu’au seuil du XX° siècle (et pas seulement aux deux siècles de l’Antiquité classique). La confrontation à la phase byzantine de la cosmopolis romaine, puis à celle de la domination ottomane, démontre la dynamique de l’anthropocentrisme grec même dans sa période statocentrique (dans un sens diamétralement opposé à celui que Ratzel exploitera 5).

Thucydide aidant, Contogeorgis souligne combien la politique est ainsi « le fait constitutif de la société fondamentale de la cité (…) comme structure ou constitution du tout social (et finalement) comme action ou énergie (…) résultat du fonctionnement de la cité » (p. 233) 6. C’est une construction aux antipodes de la politique comme tautologie de l’Etat que l’Occident a reconstruit à partir de la féodalité.

L’ouvrage donne finalement une explication épistémologique de ce récent mystère de librairie : le succès populaire inattendu dans 28 pays des écrits d’une jeune helléniste italienne montrant combien les traces du monde grec sont indélébiles, profondes et modernes 7. En effet la conceptualisation des phénomènes dans la langue grecque est un indicateur valable qui prouve/montre qu’à travers le monde Grec on peut édifier une nouvelle science sociale libérée du fardeau idéologique de notre temps.

À l’écriture opposée, complexe et érudite, La démocratie comme liberté fourmille d’un très grand nombre de confrontations visant à étayer la thèse selon laquelle la modernité, dans le passage de la cité à l’État-nation, n’est en fait que la reproduction sectorielle de la monarchie élective primaire, prémices de la période classique du cosmosystème grec dans une longue marche inachevée vers la démocratie.

Contogeorgis tire les conséquences logiques de cette observation fondamentale : l’impossibilité de la démocratie hellénique dans le cadre de l’Etat territorial a été purement et simplement niée. L’Etat-nation en a tiré tout le profit possible. « Le concept et la théorie de la démocratie aux temps modernes, ont découlé du contact du monde ouest-européen avec la littérature hellénique et n’ont pas été le résultat d’une évolution anthropocentrique des sociétés européennes du cosmosystème hellénique » (p. 338).

Il en découle donc un considérable programme pour notre temps. Il énonce les conditions d’une transition vers une démocratie où la liberté comme non-domination serait la figure majeure 8. Évidemment, il rend dérisoires les agencements les plus récents du type « démocratie participative » et autres arrangements de circonstance.

Il s’agit d’affronter des phénomènes inédits et qui nous dépassent encore parfois, tel le nouveau système politique induit par la révolution cybernétique.

Dans son dernier chapitre, Contogeorgis conclut que la démocratie à l’avenir se construira sur le terrain des technologies de communication, et non sur le terrain physique, comme dans la petite échelle de la cité. En tenant compte des derniers développements, il place sa nécessité dans le fait que la restauration d’un nouvel équilibre entre la société des citoyens et la propriété économique (la forme de l’internationale des marchés) a été renversée : la première a conquis l’avenir et domine, tandis que la seconde vit encore avec les valeurs et les institutions imaginées au XVIIIe siècle. Leur convergence sera possible par leur rencontre à l’intérieur du système politique, c’est-à-dire par le passage à la représentation, et au fond à la démocratie.

S’il n’y a bien sûr pas de schéma préétabli, il reste une certitude : « le nouveau projet social (qui est en gestation) se réalisera par la politique, ce qui suppose une révolution dans le domaine des valeurs et par conséquent, des concepts » (p. 347).

La formidable entreprise que résume cet ouvrage mérite une lecture attentive, en dépit parfois d’une difficulté d’assimilation des logiques d’exposition en présence. Au croisement entre histoire des idées, philosophie politique, sociologie phénoménologique, le travail présenté est une précieuse contribution à une théorie de la démocratie comme idée neuve dans le monde.

Paul Alliès
Professeur émérite de science politique à l’Université de Montpellier

Paris, L’Harmattan, coll. “Logiques politiques”, 2023, 370 p.
Date de mise en ligne : 27/07/2023
https://doi.org/10.3917/psud.058.0149

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  1. Le Cosmosystème hellénique. Sideris, Athènes, 2006-2021 (non traduit).
  2. Il use régulièrement de sa méthodologie pour analyser les phénomènes propres à la vie politique grecque, par exemple : La partitocratie et l’Etat dynastique (Patakis, 2012) ; Les Oligarques (Patakis, 2013) ; La Gauche comme « Nouvelle Droite ». Le tournant conservateur de la gauche (Patakis, 2016).
  3. Outre sa thèse : La théorie des révolutions chez Aristote (LGDJ, 1978) et une rare Histoire de la Grèce (Hatier, 1992), on mentionnera : De l’Europe politique. Identités et citoyenneté dans le système européen (L’Harmattan, 2010), L’Europe et le monde. Civilisation et pluralisme culturel (L’Harmattan, 2011)Harmattan, 2010). Il a par ailleurs dirigé le numéro de Pôle Sud sur La Grèce du politique (n°18, Mai 2003) et contribué à des ouvrages collectifs comme : B.Badie, P. Perrineau (dir.) Le Citoyen dans la cité (Presses de Science Po, Paris 2000).
  4. Représentations qui restent le foyer de mises en scène institutionnelles comme la grande exposition au Louvre, Paris-Athènes à l’automne 2021 (pour le bicentenaire de la guerre de libération de la Grèce de l’occupation ottomane – mais aussi de l’entrée dans les collections du musée de la Vénus de Milo). Le président d’alors du Louvre, Jean-Luc Martinez, a présenté ainsi l’exposition : « Au moment où des mouvements d’opinion venus des Etats-Unis dénoncent le choix d’une culture antique fondé sur l’esclavagisme qui serait à leurs yeux misogyne et raciste, il est urgent de rappeler les valeurs qui expliquent ce choix à l’histoire complexe. Pour ce faire, le temps long de l’Histoire permet de comprendre, en suivant le fil des relations franco-grecques, l’émergence de ce modèle que les Européens et particulièrement les Français se sont donnés mais aussi -en miroir- la manière dont s’est forgé l’identité moderne de la Grèce, tout à la fois antique civilisation et jeune nation européenne née au XIX° siècle du démantèlement de l’Empire Ottoman. » in : Paris-Athènes. Naissance de la Grèce moderne. 1675-1919, catalogue de l’exposition, Paris, Louvre Éditions-Hazan, 2021, 503 p.
  5. Avec les développements racialistes et impérialistes que l’on sait, quand il « réinvente » et adapte le terme œcuménée à la fin du XIX° siècle avec un tel succès universitaire et politique que le sens originel grec de l’oecuménée sera oublié. C’est un bon exemple des « substitutions » que dénonce Contogeorgis, avec les conséquences considérables qu’elles entrainent (en l’occurrence, l’apparition de prérequis du IIIème Reich).
  6. Voir aussi ses derniers livres, La démocratie et la guerre chez Thucydide, Athènes, 2022 ; et Connaissance et Méthode, Athènes, 2023 (non traduits).
  7. Andrea Marcolongo, La langue géniale. Neuf bonnes raisons d’aimer le grec. Paris, Les Belles Lettres. 2018. Elle applique sa méthode dans La part du Héros. Le mythe des Argonautes et le courage d’aimer. (Les Belles Lettres, 2019) où elle traite « les Argonautes comme le mythe grec le plus contemporain qui soit ».
  8. A cet égard, on pourrait associer les travaux de Philip Pettit, A Theory of freedom and Governement. New York, Oxford University Press. 1997, bien que méthodologiquement éloignés de ceux de Contogeorgis.


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